La Mort du Loup

 

     

    Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées, 
    Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées. 
    Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris, 
    Sa retraite coupée et tous ses chemins pris, 
    Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante, 
    Du chien le plus hardi la gorge pantelante, 
    Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer, 
    Malgré nos coups de feu, qui traversaient sa chair, 
    Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles, 
    Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, 
    Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé, 
    Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé. 
    Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. 
    Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde, 
    Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ; 
    Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant. 
    Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, 
    Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, 
    Et, sans daigner savoir comment il a péri, 
    Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. 
     

 
 

 

 

 

 

    Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
    Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes ! 
    Comment on doit quitter la vie et tous ses maux, 
    C'est vous qui le savez, sublimes animaux. 
    A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse, 
    Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. 
    -Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur, 
    Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur. 
    Il disait : «Si tu peux, fais que ton âme arrive, 
    A force de rester studieuse et pensive, 
    Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté. 
    Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté. 
    Gémir, pleurer, prier, est également lâche. 
    Fais énergiquement ta longue et lourde tâche 
    Dans la voie où le sort a voulu t'appeler, 
    Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

 Alfred de Vigny